Des Jeunes agés de 16 à 30 ans qui disent qu’ils ont choisi cette vie.

  • Des jeunes en errance dite « active », qui affirment avoir choisi ce type de vie dans une démarche de rupture sociale construite. Ils sont punks, zonards, travellers…
  • Des jeunes en errance dite « territoriale », emportés dans une dynamique d’échecs et d’exclusion, qui subissent l’errance et qui s’y adaptent de façon à survivre. Leur périmètre d’action est souvent limité à un bassin de vie au sein duquel ils vont de structures en structures sans sembler vouloir ou pouvoir engager de démarches de stabilisation.
  • Des grands lycéens, des jeunes étudiants et des jeunes travailleurs qui s’engagent peu à peu dans l’errance à l’occasion de dynamiques festives (locales, hebdomadaires, estivales, festivalières) et par la rencontre des publics déjà en errance présents dans leurs proximités.



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>>In memoriam : Lionel Saporiti

10 juillet 2020

Lionel Saporiti, brutalement décédé en mai 2020, était éducateur spécialisé, formateur, et sociologue. Il était intervenu en novembre 2019 aux rencontres nationales du réseau "Jeunes en errance" pour y présenter sa recherche sur les séniors de la rue, et pour échanger activement et librement avec les participants.
David Le Breton, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, lui rend un hommage que partagent pleinement les CEMEA :
Lionel Saporiti nous a quitté le 24 mai dernier après une leucémie fulgurante. Il était enseignant à l’Ecole Supérieure de Praxis Sociale de Mulhouse après avoir été longtemps éducateur spécialisé et chef de service dans le secteur de la grande pauvreté. Etudiant à l’université de Strasbourg, il avait soutenu sa thèse de sociologie en avril 2015 sous la co-direction de Catherine Delcroix et de la mienne : "Comprendre des vies de plus de dix années dans la rue par une approche biographique menée dans la durée", un travail que le jury pourtant exigeant avait salué pour sa rare qualité. Pascal Lardellier avait publié la thèse remaniée dans sa collection aux éditions L’Harmattan : "Les seniors de la rue. Une ethnographie de la grande exclusion", un ouvrage remarquable par sa finesse d’analyse sur la débrouillardise, l’inventivité de ces hommes de la rue. Un travail sensible, fondé sur un accompagnement, une attention à l’autre, au-delà de ses qualités de sociologue qui savait admirablement manier l’observation et les entretiens pour en tirer des analyses fortes, loin de toute déploration.
Sous ce beau titre de Seniors de la rue, l’ouvrage de Lionel Saporiti cristallisait maintes années d’une recherche de terrain et le point d’aboutissement d’un engagement professionnel de travailleur social auprès de populations vivants dans la rue. Il connaissait bien les ressources symboliques de ces hommes, d’où sa rupture radicale et féconde au plan de la recherche avec une approche misérabiliste en termes de pertes, de démission de soi, etc. Lionel Saporiti montrait des hommes ayant relevé le défi des circonstances et mis en œuvre avec ingéniosité des manières périphériques de vivre mais souvent confrontés en revanche à l’incompréhension à travers une vision sociale péjorative, voire pathologique, de ce qu’ils sont. L’indécision à leur encontre, l’indécidabilité même de leur statut, se traduit par l’impossibilité de les nommer : SDF, sans abri, sans domicile, clochards, etc. Ce sont des définitions par défaut, ils sont nommés par ce qu’ils ne possèdent pas au regard d’une majorité, et non positivement au regard de ce qu’ils sont. Cette population hétérogène fonctionne comme un test projectif des valeurs de celui qui a le pouvoir de nommer. Lionel Saporiti rappelait à ce propos son travail d’éducateur spécialisé dans un Centre d’Hébergement et de Réinsertion sociale et les difficultés de mener sa mission dans un contexte où ces hommes fuyaient sans cesse l’obligation qui leur était faite d’adhérer à un projet de « réinsertion sociale ». Simplement ils ne se sentaient pas concernés par ce travail de normalisation. Certes, une part majoritaire des habitants des rues accepte volontiers ces aides. Elle est en quête d’un retour à part entière au lien social, même s’il faut pour cela adopter provisoirement une position d’assistance. Mais d’autres, animés de valeurs différentes, la refusent et témoignent de leur rébellion à l’encontre des jugements et des pratiques qui les visent, ils s’inscrivent dans une posture que L. Saporiti qualifie de « résistance ». Ils refusent d’être de bons pauvres venant confirmer le bien fondé des manières dominantes de participer au lien social. Remarquable anthropologie de la manche, à travers notamment une belle galerie de personnages qui refusent l’imposition de statut du « mendiants » pour renégocier leur identité quand ils reçoivent de l’argent afin d’échapper au sentiment du stigmate. Ce sont les « gardiens des lieux ». Ils ne mendient pas, ils travaillent, et de surcroit sans patron, disent-ils fièrement. Ils veillent au bon ordre des choses. Ils demeurent au cœur du lien social, saisis dans les échanges, à travers des formes diverses de dons reçus et de contre-dons envers les personnes qui leur prêtent attention. Ils s’efforcent d’échapper à la « honte » de la mendicité, à ce que Lionel Saporiti appelle le « rôle tragique » du mendiant.
Il décrit les modes de vie, les représentations et les valeurs, les déceptions et les espoirs, les formes de débrouillardises de ces hommes, mais aussi les bonheurs qui s’égrènent au fil du quotidien. Loin des clichés sur la solitude des errants, ou sur leur misère affective, il montre avec finesse la persistance de liens affectifs avec la famille ou les enfants. Ou bien les amitiés, les solidarités mutuelles, les protections qu’ils se créent. L’alcoolisation est également abordée. Il montre le rôle de l’alcool dans la ritualisation du quotidien, la bouteille est un objet transitionnel pour continuer à vivre, scander le temps qui passe et les rencontres, les moments festifs. Il fait « corps » entre les individus.
Cette belle anthropologie de la vie précaire à la rue demeure une boite à outil précieuse pour la compréhension de ces formes latérales d’existence, mais elle l’est aussi pour les professionnels qui rencontrent ces hommes. Les sciences sociales n’ont pas pour tache de juger le monde mais de le comprendre, et par là aussi sans doute de le transformer mais avec le compagnonnage des acteurs concernés et non en se « penchant » sur leur condition.
La disparition de Lionel Saporiti brise net cette recherche rare et inventive, elle est terrible pour son épouse et ses enfants, elle prive ses étudiants et ses collègues d’un enseignement qui était apprécié de tous.

David Le Breton
Professeur de sociologie à l’université de Strasbourg


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